Pessah ou la fête des Azymes

By Saturday, March 30, 2013 Permalink 0
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par Julien Darmon

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Extrait du Dictionnaire Universel du Pain, publié par Bouquins, Robert Laffont

L’obligation de s’abstenir de hamets (pâte levée) durant la fête de Pessah, et donc de consommer uniquement de la matsah (azymes), trouve son explication dans Deutéronome xvi, 3 : « Un pain de pauvreté [‘oni] car tu es sorti en hâte d’Égypte », qu’on interprète généralement comme « la pâte n’a pas eu le temps de lever ». Quelle est cette « hâte » dont il est fait mention ici ? En effet, en Exode xii, 11, cette hâte fait l’objet d’un ordre : « Vous mangerez [le sacrifice pascal] en hâte », tandis qu’en Deutéronome xvi, 3, il s’agit d’une justification : « Tu ne mangeras pas [ce sacrifice pascal] avec du hamets, pendant sept jours tu mangeras des matsot, pain de pauvreté, car tu es sorti en hâte de la terre d’Égypte… » Or, en fait de hâte, voici comment les choses se sont déroulées au moment de la Sortie d’Égypte (xii). Le premier jour du mois de Nissan, Dieu dit à Moïse et à Aaron : « Ce mois sera pour eux le premier des mois […] Les Hébreux feront le sacrifice pascal et mangeront des azymes […] Dès le 10 du mois, ils réserveront un agneau, qu’ils sacrifieront le 14… Durant la nuit suivante, au milieu de la nuit, Dieu frappera tous les premiers-nés […] Alors les Hébreux sortiront d’Égypte. » Donc, depuis au moins le 10 du mois, si ce n’est depuis le 1er ou le 2, tous les Hébreux sont au courant qu’il va falloir manger des azymes dans la nuit du 14 au 15 (qu’on appelle la « nuit du 15 »), et durant les sept jours qui suivent. Donc, les premiers azymes de Pâque ne sont pas des pains qui, à cause du manque de temps, n’ont pas eu le temps de lever, mais des pains qu’on n’a pas laissé lever, délibérément.

La hâte renvoie donc en fait à l’idée que la Sortie d’Égypte est une rupture radicale avec le passé, une nouvelle naissance (voir la symbolique de l’ouverture de la mer qui, dans le texte hébreu, s’appelle non pas la mer Rouge mais la mer de Joncs), une forme d’« éveil subit » qui fait écho à l’origine radicale de l’homme, donc à l’histoire d’Adam dont elle est une réparation. La Sortie d’Égypte est le moment de manifestation grandiose de Dieu dans l’histoire politique, comme la Genèse l’est au plan de l’histoire naturelle. Quant à la justification de l’exil égyptien, on l’appelle « le creuset de fer » : il s’agissait, par l’épreuve de la dépossession de son histoire, de raffiner le peuple descendant des Patriarches (qui avaient fait de Dieu le centre de leur histoire individuelle) en émondant toutes les scories illusoires d’un pouvoir politique de l’humain pour aboutir à reconnaître Dieu comme le centre de l’histoire collective.

En emportant avec eux du levain d’Égypte, les Hébreux auraient emporté une sorte de mémoire génétique de l’Égypte, car le levain, qui passe de pain en pain, et de génération en génération (mi-dor dor, en hébreu), conserve de facto cette mémoire, et sa conception du monde… Or, sortir d’Égypte, c’était rompre absolument avec le principe même de l’Égypte, c’est-à-dire avec une conception dévoyée de la place du divin dans le monde : le religieux mis au service du pouvoir dictatorial et de la corruption des mœurs.

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Julien Darmon est docteur en sociologie des religions, affilié au Centre d’études juives (EHESS). Il enseigne le Talmud ainsi que l’histoire et la méthodologie des littératures rabbiniques. Il a récemment traduit et annoté le Cantique des cantiques et son commentaire par M. L. Malbim (Cantiques de l’âme, Verdier, 2009) et codirige l’ouvrage Aux origines du judaïsme (Les Liens qui libèrent, à paraître).

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